Live News

La réhabilitation : pilier négligé de la lutte antidrogue

Désintoxication et réhabilitation sont des étapes essentielles pour venir en aide à une personne dépendante.

La réhabilitation est un maillon essentiel de la lutte contre la drogue, mais manque de ressources. Experts et travailleurs sociaux réclament un soutien accru pour une prise en charge efficace et durable.

Publicité

Dans la lutte contre la drogue, la réhabilitation demeure un pilier essentiel, pourtant largement négligé. Selon ceux engagés dans ce domaine, il est impératif d’allouer davantage de ressources – financières, infrastructurelles et humaines – afin d’assurer une prise en charge efficace et porteuse de résultats. 

« La réhabilitation est l’épine dorsale de la lutte contre la drogue, mais elle reste l’enfant pauvre du système », déplorent Imran Dhannoo, directeur du centre Idrice Goomany, et José Ah Choon, fondateur de l’ONG Anou La et travailleur social engagé depuis près de 39 ans. 

Pourtant, explique Ally Lazer, président de l’Association des travailleurs sociaux de Maurice (APSM), deux éléments importants doivent être réunis pour mener le combat contre la drogue efficacement : « D’un côté, la réduction de l’offre, qui repose sur la police, la douane et la justice. De l’autre, la réduction de la demande, qui passe par la prévention, le traitement et la réhabilitation. » Ally Lazer partage le même constat qu’Imran Dhannoo et José Ah Choon. « Dans la réduction de la demande, l’enfant pauvre, c’est la réhabilitation. Je peux dire qu’elle est presque inexistante », regrette-t-il.

La toxicomanie ne se limite pas à une dépendance physique. Imran Dhannoo précise que lorsqu’une personne consomme des drogues, elle devient dépendante, tant physiquement que psychologiquement. « Une personne qui prend de la drogue devient dépendante du produit, son corps et son esprit s’habituent à cette substance. La première étape pour sortir de cette dépendance est la désintoxication, mais elle ne suffit pas. Après la désintoxication, il faut impérativement intégrer un programme de réhabilitation », précise-t-il.

Souvent, observe-t-il, « beaucoup de personnes, après avoir suivi un programme de désintoxication, se sentent mieux physiquement et pensent être guéries ». Pourtant, « la ‘drug use disorder’ a une dimension physique qui nécessite un traitement, mais une fois la phase physique traitée, il reste l’aspect psychologique, qui est souvent négligé ».

José Ah Choon insiste sur cette dimension : « Le traitement médical ne représente que 3 % du processus ; les 97 % restants relèvent du psychologique. » Le manque de suivi psychologique est donc un problème récurrent. Il poursuit que beaucoup tombent dans la drogue à cause de leur passé difficile et ne parviennent pas à surmonter leurs traumatismes.

Dimensions multiples 

La réhabilitation repose sur deux dimensions essentielles, fait ressortir Imran Dhannoo : « Se réhabiliter, c’est atteindre l’abstinence et retrouver un équilibre physique, émotionnel, social et économique. » Il distingue également la réhabilitation vocationnelle, qui vise à aider les anciens toxicomanes à retrouver un emploi et à s’intégrer dans la société.

Le directeur du centre Idrice Goomany insiste sur l’importance d’un suivi approfondi : « Avant de sombrer dans la drogue, une personne fonctionnait normalement. Une fois dans la dépendance, sa vie devient un véritable enchevêtrement de problèmes. Il faut l’aider à démêler tout cela. C’est précisément l’objectif de la réhabilitation : aider la personne à retrouver confiance en elle et à développer ses capacités. »

Comme pour toute addiction – qu’il s’agisse de la nourriture, du sexe ou des drogues –, le risque de rechute est réel. « La rechute doit être abordée sous plusieurs dimensions », explique-t-il. Or, la désintoxication ne prend en compte que l’aspect médical, tandis que la réhabilitation travaille sur une transformation plus profonde.

Un facteur significatif poussant souvent à la rechute est l’impossibilité de retrouver un travail après la désintoxication, notamment à cause de l’absence de certificat de caractère, note Imran Dhannoo. Cette dimension souligne l’importance de l’approche du Whole-Person Recovery (WPR) adoptée au sein du centre Idrice Goomany, qui vise une prise en charge globale de la personne.

« L’idéal est de faire ce travail dans un milieu résidentiel, un environnement contrôlé où la personne peut être stabilisée », précise Imran Dhannoo. Malheureusement, par manque de moyens, tous les centres ne peuvent pas proposer ce type d’encadrement. « Une bonne réhabilitation dure au minimum un an », affirme-t-il, expliquant qu’un suivi plus court est rarement efficace, surtout pour ceux qui ont consommé pendant plusieurs années.

Engagement politique

José Ah Choon partage ce constat. Son programme de réhabilitation repose sur 12 étapes, une méthode qui, selon lui, est éprouvée à l’international. Cependant, dans son centre situé à Baie-du-Tombeau, il constate chaque jour le manque criant de ressources. 

« Beaucoup de personnes veulent intégrer un centre, mais les moyens nous font défaut », souligne-t-il. Le personnel manque de formation et les structures ne sont pas adaptées pour assurer un suivi complet. « J’ai un programme bien établi, mais faute de moyens, je n’arrive pas à le structurer correctement », regrette-t-il.

Face à la montée des drogues synthétiques, certains prônent la légalisation du cannabis comme solution, mais José Ah Choon n’est pas convaincu : « Il existe d’autres moyens pour lutter contre la drogue. » Il cite l’exemple de la Malaisie, où une approche plus stricte est adoptée : « Là-bas, ils placent les toxicomanes dans des centres adaptés lorsqu’ils sont trop affaiblis psychologiquement. »

Ally Lazer, engagé dans la lutte contre la drogue depuis plus de 40 ans, rappelle son implication à travers la dénonciation des trafiquants et le dépôt de plusieurs dossiers devant diverses instances. Il déplore cependant que « année après année, on vote des milliards pour la répression, mais le traitement et la réhabilitation sont délaissés ».

Il rappelle que ce sont surtout les ONG et des citoyens engagés qui portent la prévention, le traitement et la réhabilitation : « Il faut leur donner plus de considération. Depuis des décennies, la réhabilitation n’est qu’un mot. » Tout en saluant la mise sur pied d’une nouvelle agence pour s’occuper du problème de la drogue, il insiste sur la nécessité d’un véritable engagement politique et financier.

Il est essentiel que les personnes dépendantes prenant la décision de sortir de cette spirale mesurent pleinement l’importance de la réhabilitation, mais il est tout aussi crucial que les autorités reconnaissent son rôle fondamental dans la lutte contre la drogue. Comme le souligne José Ah Choon, « aujourd’hui, il est impératif d’avoir des programmes bien structurés pour aider ces personnes à reconstruire leur vie », une mission qui, selon lui, est bien plus qu’un travail : « C’est une mission, une vocation. »

Centres marrons : un danger pour les personnes en réhabilitation

Kunal Naik, psychologue et addictologue, tire la sonnette d’alarme sur la situation préoccupante des centres de réhabilitation à Maurice. Selon lui, les structures actuelles manquent cruellement de ressources et de personnel qualifié, tandis que les méthodologies appliquées ne sont pas toujours adaptées aux réalités des patients.

« Malheureusement, la méthodologie appliquée ne fonctionne pas », affirme-t-il. Il souligne le besoin urgent d’adopter une approche fondée sur les avancées en neurosciences, en psychologie et sur les dernières recherches en matière d’addiction.

L’un des plus grands dangers reste la prolifération des centres marrons, qui opèrent sans régulation et sans affiliation à aucun ministère. « Il est essentiel d’avoir un cadre légal strict pour contrôler ces centres qui mettent des vies en danger. L’année dernière, il y a eu mort d’homme dans ces conditions. »

Pour répondre à ces défis, il plaide pour la mise en place de formations adaptées, en partenariat avec les universités, avec des contenus validés scientifiquement. « Il faut que le financement aille vers les ONG sérieuses qui travaillent sur la réhabilitation, afin qu’elles puissent employer du personnel formé et qualifié », insiste-t-il, soulignant l’importance de cours spécialisés avec des universités.

Face à l’arrivée de nouvelles substances à Maurice, il pense qu’un investissement massif est nécessaire en termes de ressources humaines, de formation et d’éducation. « La réhabilitation ne peut pas être laissée au hasard. Il faut une approche structurée et scientifique, sinon nous continuerons à perdre des vies », conclut Kunal Naik.


Sam Lauthan, président de la National Agency for Drug Control : « On ne peut parler de réhabilitation sans prévention des rechutes »

En prenant la tête de la National Agency for Drug Control, quelle sera votre priorité dans la lutte contre la drogue ?
 L’épine dorsale de ce combat, c’est d’empêcher la drogue d’entrer dans le pays. Le premier pas, c’est de faire le maximum pour contrôler l’entrée de ces substances. Mais soyons réalistes, aucun pays au monde ne peut empêcher à 100 % l’entrée de la drogue. Ensuite, la prévention primaire est essentielle : elle commence au sein de la famille, passe par l’école et les associations.

Malgré les efforts de prévention, certaines personnes tombent quand même dans l’addiction. Comment mieux les accompagner ?
Il faut leur offrir le meilleur traitement possible. La distribution de la méthadone est un cafouillage, et la majorité des bénéficiaires rechutent. Ma spécialité, c’est la prévention des rechutes, et je vais me concentrer beaucoup sur cet aspect. On ne peut pas parler de réhabilitation sans prévention des rechutes. Il y a un énorme travail à faire.

Vous insistez sur la prévention des rechutes. Quelle est votre approche concrète pour y parvenir ?
 Mon approche est individualisée. Chaque personne ne tombe pas dans la drogue pour les mêmes raisons, donc le traitement doit être adapté. Si quelqu’un rechute plusieurs fois, nous devons étudier les périodes d’abstinence et les raisons qui provoquent ces rechutes. Par exemple, si la colère est un facteur récurrent, nous devons travailler sur la gestion de la colère. Si c’est un problème financier, il faut un accompagnement sur la gestion de l’argent.

Quel rôle joue la famille dans le processus de réhabilitation ?
 Elle est essentielle. On ne peut pas réinsérer quelqu’un sans impliquer sa famille. J’ai vu des cas où la famille était présente et le patient a réussi. Mais j’ai aussi vu des rechutes dans des cas où seul le toxicomane venait en consultation. Nous devons travailler avec la communauté pour briser la stigmatisation, car même après avoir arrêté la drogue, ces personnes font face à des préjugés.

Après vos discussions avec les autorités, quels changements jugez-vous indispensables dans le système actuel ?
J’ai eu des conversations avec plusieurs responsables, et nous devons revoir tout le système de fond en comble. La distribution de la méthadone est un cafouillage. Certains la ramènent chez eux, la consomment en une fois, ou la revendent à d’autres toxicomanes. Il y a un cafouillage terrible à ce niveau.

Nous devons aussi revoir les centres de réhabilitation. Certains sont mal gérés, d’autres enferment les toxicomanes dans des containers. Cela ne fonctionne pas. Il ne faut pas isoler ces personnes mais les réinsérer progressivement.

Quel regard portez-vous sur la stratégie actuelle ?
L’intention est bonne, mais la formation et l’application laissent à désirer. Nous devons tenir compte des réalités socioculturelles de notre pays et appliquer des méthodes de traitement adaptées. Certains critères universels sont valables, mais d’autres doivent être spécifiques à Maurice.

La consommation de drogues synthétiques explose à Maurice. Quelle est l’ampleur du problème et comment y faire face ?
La situation est extrêmement grave. En 2018, nous avions déjà alerté sur ce fléau. Les toxicomanes appellent cela « simik », mais ces produits sont souvent des substances chimiques destinées à la construction. Cela transforme les gens en « zombies ». Certains de ces produits sont mélangés avec des tranquillisants puissants comme le Xylazine, une substance utilisée pour calmer les animaux dans les zoos. Imaginez l’effet sur un humain.

Quel message souhaitez-vous adresser aux Mauriciens face à ce fléau ?
Nous avons un immense travail à accomplir. Nous devons traiter chaque cas individuellement, renforcer la prévention des rechutes et réinsérer les toxicomanes dans la société. La drogue détruit des familles entières, et nous devons agir avec urgence et détermination.

National Agency for Drug Control : le projet de loi au Parlement

Le gouvernement prévoit de présenter au Parlement, le 8 avril 2025, un projet de loi visant à créer la National Agency for Drug Control (NADC), une entité destinée à renforcer la lutte contre la drogue. Cette agence remplacera la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers (NATReSA), dissoute en 2016 au profit de la Harm Reduction Unit (HRU) sous le ministère de la Santé.

La NADC aura pour mission de centraliser et intensifier les actions de prévention, de traitement, de réhabilitation et de réduction des risques liés à la consommation de drogues. Placée sous l’autorité d’un Drug Control Board, elle bénéficiera de prérogatives élargies, notamment :

  • Réduction de la demande par des programmes de prévention et d’éducation.
  • Prise en charge des usagers via un suivi des traitements et de la réhabilitation.
  • Réinsertion sociale des personnes dépendantes.
  • Actions de réduction des risques, notamment pour limiter la transmission du VIH/Sida et de l’hépatite C.
  • Lutte contre l’offre et la production de drogues en ciblant les circuits d’approvisionnement.
  • Pour remplir ces missions, la NADC s’appuiera sur une organisation renforcée avec :
  • Un département dédié aux politiques et à la recherche.
  • Une cellule de sensibilisation du public.
  • Une unité de coordination contre le trafic de drogue.
  • NOU LAKAZ - Le Grand Salon dédié à la Maison & au Jardin

 

Notre service WhatsApp. Vous êtes témoins d`un événement d`actualité ou d`une scène insolite? Envoyez-nous vos photos ou vidéos sur le 5 259 82 00 !